Je n'ai pas de tête. Je suis omnipolaire. Je marche dans les rues en chantant mal et en faisant des punch de drum avec mes mains et en buvant du vin dans un sac en papier brun. Je bois aussi des cafés-filtre au Dégueulton, des fois j'y travaille et tout le temps j'y écoute aux tables. Je sors danser dans les bars country. Je suis pas super en Charleston. Je cherche une liberté douce. Je fragmente les histoires des gens que je rencontre au cours de mes soirées qui n'ont ni tête ni rien non plus.

mardi 1 février 2011

Ça pis de la fraîcheur de printemps-de-lilas-d’amour-doux en canne.

Chaque lundi, la même buanderie. La bannière jaune, les posters passés date, qui gondolent et qui virent rond dans les coins, les petites annonces au scotch tape dans la vitre du côté sud. Rita fait du ménage pas cher. Robin a des chiots à donner. Un chat gris avec l’œil gauche arraché a fugué, récompense promise. Toujours les mêmes affaires, là. Les laveuses font un bruit de spin perpétuel, un mouvement de planète qui tourne, de vie qui va qui va – la vie en dehors, la lessive en dedans –. L’air est propre, ça respire la sécheuse avec des feuillets qui sentent bon à l’intérieur, les lumières sont jaunes au plafond, mais par chance, y en marche juste huit sur douze, pas besoin de dimmer. En face, y a le Il Mulino, messieurs mesdames arrivent avec leurs beaux apparats de célébrations, le valet les accueille comme s’ils étaient majestueux, mais ils ressortent en puant l’ail et puis les choses s’équilibrent. Derrière la vitrine, ça va, c'est reposant pour se ronger les ongles et ne pas finir ses mots-croisés. Va savoir pourquoi, ça faisait trois ans maintenant. Toutes les semaines. Jamais un de fini.

Elle avait le dictionnaire. Le vocabulaire. Le demi diplôme d’études collégiales. Le bon crayon de plomb, qui s'efface bien, qui fait ça beau pis propre. La mine pas trop dure pas trop molle. Des fois, elle demandait même conseil au monde, quand y avaient l'air smattes.

On dirait que le monde sait jamais.

- Cinq lettres. un mammifère marin.
- B'en là... une balêêêêêne, calvaire.
- Ok merci bonsoir.

Le monde des fois c'est des crétins.
Elle voyait ça aussi par la façon qu'avaient les gens de regarder sa coiffure et son linge.

Elle portait des chignons pis des picots. Ça dépendait des jours là, mais la plupart du temps. Des fois des dentelles. Pis des jarretelles. C’est encore mieux quand on a pas un chat à qui les montrer, parce qu’on sait qu’on a un gros gros secret sous la jupe, que les pas chanceux savent pas ce qu’ils manquent, pis ça donne des sourires qui rient, qui font des spirales de melon miel autour des yeux pis des demi-lunes de zest de citron autour des lèvres. Ça donne l’air d’une pomme qu’on voudrait croquer et que ça fasse crac et que ça soit frais sur les dents.

Mais bref le monde, y sait jamais. Ça vaut pour les mots pis pour la vie.

Mais ça vaut le coup d'essayer pareil.

Souvent, Zoé demandait juste pour tester. C'est pas fin, mais ça fait des trucs à rire quand on se réveille avec un bouton.

- Huit lettres. un dessert.
- Euh. B'en... Jos Louis, ça a tu huit lettres?
- Ok merci bonsoir.

À part les mots-croisés, y avait pas grand chose. Peut-être Oprah Winfrey, le tricot et le pouding chômeur. Mais en parlant du vif de la vie, là, d'une quête personnelle, d'un truc sur le long terme, important, la réponse était non.

Est-ce que c'est si terrible, dans la vie, d'aimer Oprah, le pouding, les picots et les mots-croisés et que ça nous suffise? De saisir un bout de chanson en passant devant un café aux vitres grandes ouvertes et qu'il fait beau, de continuer notre chemin et de garder les mots collés sur notre cœur, pour la journée entière, de les dire du bout des lèvres en marchant, en fermant les yeux et en se demandant si on va rentrer dans quelqu'un et si oui, si c'est l'homme de notre vie. De le regarder, les chakras total ouverts, de le laisser nous regarder sans baisser la tête, mais de lui tourner le dos ensuite, de faire voler notre robe, d'errer. D'essayer un parfum par jour, à la pharmacie. D'aider les vieilles femmes à traverser la rue avec leurs gros paniers pleins de victuailles ; leur dire « oui madame, oui madame, vous êtes fine madame », leur souhaiter bonne journée, et oui, aussi, d'en RIRE. De ne jamais répondre la vérité quand les gens nous demandent qu'est-ce qu'on fait, dans la vie. De répondre «je mange, je bois des pina colada, je parle, je teste des couleurs de rouge à lèvres et ah ! aussi des fois je fais le ménage». Ou de répondre «je suis marin mais j’ai pris ma retraite».

Ce qui vaut pour les mots vaut aussi pour la vie.

Zoé ne finissait rien mais c'était pas grave, parce que seuls les chemins sont importants.

L’autre jour, elle avait voulu aimer quelque chose plus que rire, et l’amour, et tout ce qui va avec, juste pour essayer. Alors elle était allée voir Madame Charland, Chantal de son prénom, qui était une spécialiste diplômée (ou pas) dans la faculté de dire aux gens qui ils sont et qu’est-ce qu’ils devraient faire avec leur vie. Elles avaient discuté, Madame Charland avait dit « appelle-moi Chantal » (c’était drôle, on pouvait mettre « charlatane » au milieu du nom, Chantal « charlatane » Charland, ça sonnait bien, elle avait ricané un peu en y pensant), bref, elles s’étaient tenu les mains et avaient convenu que Zoé devait devenir quelque chose comme une femme de lettres universitaire. En revenant à la maison, le soir tombé, elle avait réfléchi et s’était dit qu’une femme de lettres devait pouvoir faire un mots-croisés les-doigts-dans-le-nez-nom-de-Dieu. Elle était allée acheter la presse chez la Polonaise et avait fait un pacte avec l’univers, les yeux fermés : si mots-croisés fini, elle serait femme de lettres, sinon, elle serait femme à aller travailler café Noir le lendemain matin, comme prévu. Servir des croissants, des lattés pis des salades de patates, mais surtout, surtout, trouver drôles les jeux de mots des habitués et ne jamais se fatiguer de dire merci bonne journée.

Une fois la presse ouverte sur la table, l’espresso prêt, le lait moussé, le morceau de pouding dans le micro-ondes, Zoé avait posé le crayon sur le papier. Et là, c’est pas croyable, pas du tout, parce que l’électricité avait manqué; tout d’un coup ; le four micro-ondes avait fait un bruit d’agonie qui pleure et désormais on voyait plus rien, même pas notre main devant notre face. Silence de papillon de nuit. Silence de griffes de chats de gouttières. Silence de parking en parallèle. Silence de vie qui prend un respire. Zoé avait cherché des bougies en s’enfargeant dans les craques du tapis, dans la litière de Claude Dubois (le minou, pas le chanteur) et dans ses bottillons rouges et n’avait rien trouvé, pourtant elle était bien certaine d’en avoir mis là, ou là, enfin bref. Elle s’était assise en buvant son petit café froid et avait attendu que ses yeux s’habituent, mais y avait rien à faire, le journal était illisible dans le noir. Si au moins la lune avait été pleine rien qu’un peu.

Ce soir-là, l’univers avait répondu quelque chose comme un non (trois lettres, mot qui exprime la négation).

Le lendemain, quand le réveille-matin avait sonné, Zoé avait presque souri, parce qu’elle savait que tout était à sa place et que les choses étaient belles de même. Au café, elle montrerait ses dents de pomme verte et ses yeux de croustade sucrée aux clients, surtout les plus beaux.

- Huit lettres, mets indien.
- Chop Suey
***

C'était le premier lundi de l'année, le jour de la grosse tempête de neiges de l'hiver et le moment idéal pour le lavage. Y avait encore la musique de Noël à la radio ( ?) et y faisait moins frette que dans l'appartement. Une neuvième lumière était allumée au plafond – la magie des Fêtes –. Le Il Mulino était pas encore ouvert, y avait personne en dehors personne en dedans, que le gars assis dans le coin qui avait pas l'air très chiche. Mais c'était pas la première fois qu'elle le voyait, quoiqu’elle lui aurait jamais demandé son avis, qui ne devait pas être un happening en soi.

Sauf. Que. Le temps passait, et pis « Les enfants oubliés » avait commencé à jouer, tout doux pas fort.

« Les enfants oubliés ont pour seuls parents
Que les bruits des grands boulevards »

Et aussi :

« Ils ont pour s’aimer
D’un naïf amour
La fragilité
Des mots de velours »

Elle avait eu un petit pincement, comme une culpabilité et aussi une fraternité émotive de festivités pas de grelots, c’était con, elle avait murmuré :

« - Bonne année. 
- Toi-même.
- T’as pas de famille pour aller boire des Labatt Bleue pis sourire jusqu’à ce que ça fasse mal pis avoir des confettis dans ‘es cheveux?
- Non.
- Quand est-ce qu’y faut arrêter de dire bonne année?
- Sais pas.
- Ok merci bonsoir.
- … »

Ça s'était arrêté là, après y était passé derrière elle pis y avait regardé les cases à moitié vides. Y sentait fort l’Ultra Downy Fraîcheur d’avril, mais faut bien le dire, FORT, mais faudrait pas exagérer.

- T'as pas les bonnes réponses, pour commencer, c'est pour ça que tu les finis jamais.

C'est comme dans les films. Le gars, il nous fait chier, on le trouve dégueulasse, mais le lendemain matin on se lève pis on se demande si oui ou non il risque de passer à la buanderie aujourd'hui.

Ça prend trente secondes pis après ça c'est une question avec laquelle on est pris. On prend l'argent économisé pour acheter un set laveuse sécheuse, pis on va s'acheter des bobettes à picots avec.

Ça pis de la fraîcheur de printemps-de-lilas-d’amour-doux en canne.

Le lundi suivant:

- Peux-tu m'aider?
- Non désolé.

Ce jour-là, Zoé avait jamais été aussi loin dans l'avancement de l'aboutissement. Y en manquait QUE cinq. Quand il était sorti:

- Y a encore des erreurs, tu pourras pas le finir de même.
Et elle, pour elle-même, tout en respirant le plus fort possible : « J’espère que, techniquement, ça se peut qu’un petit peu de l’odeur soit restée prise dans mes poils de nez pour quelques minutes ou quelques heures, ou au moins jusqu’à Oprah ».

La neige avait fondu légèrement, on aurait dit, mais c’était pas pour ça qu’elle avait pas mis son chapeau poilu.


Le lundi d’après l’autre, plus que quatre mots, c'était prévisible. Elle lui avait apporté et il avait ri. Juste. Ça.

Il devait sûrement y avoir une fille dans son lit, dans son salon pis dans sa chambre de bain, dans sa tête, dans son corps, dans sa bouche, une fille avec des cheveux doux, des taches de rousseur pis des fleurs dessinées sur ses bras, une fille à qui il allait acheter des Tampax quand elle en avait besoin, à qui il disait des trucs cochons, à qui il répondait oui. C’était ça qui était le plus fatiguant.

L'autre lundi d’après l’autre, il était pas là, et juste pour contrairer l’affaire était dans la poche. Après trois ans et quatre mois, un premier petit mots-croisés, et elle avait pensé à pas le plier pour le mettre dans son sac, au cas où lui prendrait l'envie de le laminer et de le suspendre entre la tête de chevreuil empaillé et la photo de Claude Dubois. Après, elle avait pris une brosse au Boudoir, rue Mont-Royal, toute seule au bar comme une perdue. Le serveur s’appelait Salomon, mais donnait pas envie de montrer ses fruits plus qu’il ne faut. Elle était rentrée chez elle elle savait plus comment, sauf qu’elle avait encore ses jarretelles au réveil, trois messages d’amour qui hoquette sur son répondeur et deux trucs mous et enflés (figues) à la place des yeux.

Chaque jour, la question. Risque-t-il oui ou non de passer à la buanderie aujourd'hui?

Et la réponse fut non, pour tous les jours d'après, et même ceux d'ensuite.

Quand on arrête d'aller à la buanderie, d'habitude, ça dure longtemps (neuf lettres, adverbe exprimant l’éternité-lente-qui-ne-finit-pas).


Ce qui vaut pour les mots vaut aussi pour la vie. Zoé ne finissait rien d'autre que des mots-croisés, mais c'était pas grave, parce que seuls les chemins sont importants.

lundi 31 janvier 2011

Caroline-Canevas.


Radiating Expansion, Paul-Émile Borduas
Caroline-Canevas.
Canevas-pas.
Caroline-ne-se-ressemble-pas.
Une toile blanche, comme son front
où rien ne vit.
Rien ne bouge.
Mais s'y couchent les bouches et les corps endormis.

Caroline-Canevas-pas peinture des faces qui pleurent.
En gris et gris foncé. Gris pâle aussi et en brouillard.
Ses toiles sont comme des grands trous noirs.
Elle s'y lance, comme on se crisse dans les murs.
Coulent la sueur et la peinture.
Au bout de ses bras.
Qui donnent plus que ne reçoivent.
Parce que la peinture ne pardonne pas.

Tu te réveilles t’es toute seule. Bravo Caroline. Chapeau Caroline t’es guérie je crois. Il fait froid comme dans un égout.

Ébouriffe tes cheveux. Répands des larmes sur tes joues, dessine-z-en avec du mascara noir, recouvre ta face qui ne part pas à l’eau ni au savon. Tu vas trop vite, attends. Je veux voir comment ta bouche, comment tes yeux, comment leurs contours se déforment quand tu pleures d’être toute seule au monde. Je veux voir si ta ride de front est centrée ou plus à gauche ou plus à droite, ou si t’en as deux.  Si ton menton tremble. Si ton nez coule. 

T’es laide quand tu pleures, Caroline. T’es laide laide.

T’es laide quand tu souris.

T’es laide quand tu fais rien, quand tu dors, t’es laide.

T’es laide quand t’es sobre, quand t’es seule encore plus.

T’es laide quand tu te cognes la tête par exprès sur le bol de toilettes, quand y a du sang qui coule, qu’il se prend dans le sourcil gauche, qu’il contourne l’œil et l’aile du nez, qu’il s’infiltre dans les lignes et dans les pores et que tu le laisses descendre jusqu’en bas, sur tes lèvres. Quand tu le lèches et que tu le goûtes sur ta langue sèche. Ta peau est trop blanche, as-tu mangé quelque chose aujourd’hui, avec le sang t’as l’air sortie d’une tombe. Mais ça fait des belles peintures quand tu en prends un peu avec ton doigt et que tu traces le contour de ton semblant de visage sur le miroir. Quand ça sèche, on dirait la mort mais en brillant. La mort comme des traits qui se détachent, qui s’envolent en toutes sortes d’oiseaux blancs blessés. Des mouettes, des goélands, des mouettes et des goélands, les yeux sont deux istorlets hirondelles de mer. Des oiseaux qui ont mangé des épingles à couche et des épingles à couture.

-       La vie est laide et toi aussi. Et toi et toi (…). Tu comprends pas, j’suis Borduas (…).

Sors ta catastrophe de toile. Fais un trait ocre là et un trait bleu marin là. Et là et là. Plus gros le trait. Rajoute du gris pas mal de gris toutes sortes de couleurs de gris. Du vert de gris du gris de poussière du gris de cendres du gris de métal. Ne respire plus. Fais des carrés fais des rectangles fais des coupures circulaires des trous géométriques fais des numéros majuscules.

-       All you need is love.
-       Allo? Qui parle?
-       Veux-tu baiser à soir?

Canevas-pas sort dans les bars.
L'alcool s'efface, pas comme les taches.
Pas comme les visages sur ses bricolages barbouillés de suie.
Elle y boit deux bouteilles et demi.

-       Réveille-toi j’veux sortir d’icitte.
-       Ben là, y est une heure du matin.
-       J’men crisse t’es out.
-       Ostie de folle, tu vas te ramener un autre gars c’est ça hein avoue.  Tu vas te saouler jusqu’à pus te rappeler comment tu t’appelles c’est ça hein avoue. ‘toute façon j’m’en sacre de toi pas mal.

Qu’est-ce que tu veux que ça lui fasse, à Caroline. Elle a son téléphone, elle a des centaines de contacts. Des centaines, c’est pas vrai, des dizaines de centaines, qui se rappellent plus comment elle s’appelle. Qu’est-ce que ça peut bien faire qu’elle s’appelle Sabrina ou Chloé ou Ciseau ou Confiture. Elle envoie des messages texte. Des dizaines de messages texte. Des dizaines de centaines, et elle en reçoit, elle en reçoit, c’est vrai. T’as besoin que d’un numéro pour ça. Un numéro de dix chiffres avec trois zéros pas de barre.

L'alcool s'efface, pas comme les taches.
L'alcool pardonne, pas comme les gens.
Caroline-canevas-n'a-pas d'amis.
Que des amants.
Pas de talent, pour rien de rien.

Alors elle braille elle braille elle crie.

-       La vie est laide et toi aussi. Et toi et toi (...) Tu comprends pas, j’suis Borduas. J’suis Borduas mort et ressuscité d’entre les morts. Et toi et toi (…).

Y a des rangs et des rangs de shooters sur le bar. Aussi bien grimper les boire à genoux la tête dedans le nez bouché ça va plus vite ça dégueule moins, toi tu veux goûter quelque chose comme un goût de tarte ou de chausson à maman mais ça goûte le cœur-canelle et le sucre d’orge et le kérosène mais pas le temps d’y penser bois! c’est bientôt last call. 514-942-8383 tient tes cheveux qui traînent dans sa bière, toi tu cherches ton verre de contact mais peut-être que tu l’as bu ou peut-être que tu l’as encore mais que tu t’es juste mis du cœur-canelle dans l’œil.

-       Tu sais ce que j’aimerais? J’aimerais m’acheter une perruche verte qui sourit de son bec pis avec des plumes croches. Paraît que ça chante des fois ces affaires-là, paraît que même ça peut parler, paraît que tu peux les transporter sur ton épaule si t’es vraiment bon. Moi je lui apprendrais des chansons de Gainbourg à ma perruche.
-       Ouais. qu’y dit 514-whatever.

T’as envie de pipi. Tu te lèves tu enlaces les murs tu leur donnes des becs au passage mouah mouah merci mesdames et merci messieurs la vie est laide etc.

La douleur fait toujours moins mal dans la gueule
quand on y est pas tout seul.

-       Love is all you need.
-       Quoi?
-       Viens-t’en, viens-tu. On va aux pommes. Viens-tu? C’est Paul-Émile. Viens-t’en, chez moi j’ai des pommiers fabriqués en pinceaux de bois, j’ai de la pelure de pommes en papier construction, j’ai des oiseaux en morceaux de fenêtres. On va faire de la compote avec le rouge sur mon miroir, de la compote de nez qui coule de front qui pisse. J’ai pus soif.

Tu exagères.

Caroline-Canevas.
T'as qu'à retourner te coucher
sur ta toile ton lit.
Comme on se couche sur ton ventre
sans t’regarder sans dire merci.

Et pas de couverture.

Tu te réveilles t’es couchée par terre en étoile pleine de Jack Daniel’s pleine de sperme séché dans ton visage, t’as un trou dans tes collants mais c’est ça qui fait beau, t’as un trou dans ton ventre mais c’est ça qui fait vie c’est ça qui fait liberté, des petits trous des petits trous encore des petits trous des barres noires des barres noires, des barres de grande guerrière de chef indienne de karatéka. Les barres noires épaisses comme des coulis de chocolat à Paul-Émile, les carrés, tes carrés, les oiseaux foncés aussi oh les petits oiseaux.

Y a plus de miroir.
Y a plus que les dessous de pieds qui peuvent se regarder encore faut-il que les morceaux soient du bon bord.

Tu appelles ta mère, tu l’appelles par son prénom.
 Allo allo Claudette je crois que j’ai fait une bêtise j’ai pris des trucs Claudette ta fille est folle Claudette t’aurais pas dû lui acheter des souliers griffés avec des brillants dessus des robes de princesse des bicyclettes des fers à friser t’aurais pas dû toujours dire oui Claudette tu pensais rien qu’à toi maudite Claudette aime-moi Claudette please please please ok viens donc me cuire une tarte ou quelque chose aux pommes c’est l’automne come on dis oui qu’est-ce que t’as fait à ta fille hein hein ta fille est cinglée et je veux m’envoler en oiseaux blancs-blessés par mon visage je veux manger une épingle à couche ouverte Claudette.

Claudette te dit « shhh, shhh. Et puis shhh, shhh. Et ensuite shhh mon bébé d’amour, shhh ». Tu l’entends dis, Caroline Canevas-pas mieux? Un peu un poil un rien du tout.

Et tu prends un verre d’eau, shhh shhh, tu vas t’acheter du café à la fraise, le ciel a pas d’oiseaux dedans, il sont pris dans les nuages sans aucun doute, le ciel est libre de vivre ou de mourir, il EST. Comme toi, savais-tu ça. Il fait douze degrés et demi ou presque. C’est juste OK pour la chair de poule, shhh shhh, ça fait du bien, c’est comme du vent dans des mauvaises herbes qui leur dit que c’est pas grave d’être mauvaises.

-       Merci pis je veux de la gomme balloune pour shooter les goélands avec ma bouche comme un canon de bazooka.

Tu rentres chez toi quelle heure est-il as-tu mangé quelque chose aujourd’hui m’en rappelle plus une gomme je crois baie tropicale ou cannelle infernale veux-tu écouter La vie, la vie ou bien la peinturer dans la télévision?

Caroline elle jaune elle vert elle bleut.
Marin.
Comme ses dedans de cuisses.
Elle peint avec la mousse de lait fraisée
dans les petites craques.
Écrase le gobelet au milieu.
Sur l’écran embrouillé.
Se fait une manucure.
Se lime les coudes ensuite les jointures.
La langue qui goûte la moisissure.
Les mains.
Fait des montagnes de fuckall rien.
En poudre.

Un petit rayon. Veux-tu aller jouer dehors? Pas tout de suite, pas prête, faut que tu fasses un lavage, faut que tu te spinnes à cycle délicat et que tu te fasses sécher avec un feuillet de sent-bon qui déteint du ciel, de l’herbe et des ruisseaux doux. Là, à l’extérieur, les nuages mettent au monde des anges qui ont un bec et des plumes, les personnes sont belles dans leurs yeux dans leur âme faut pas généraliser, octobre a beaucoup de chats à fouetter et aussi des monstres et des sorcières mais pas toi toi t’es hors de danger. Là, à l’extérieur, y a des petits nids d’amour qui sentent le propre, le lavé à sec, y a des châteaux décorés de Borduas et de Riopelle avec des gens dedans qui ont des yeux pour les voir, t’espères. Y a des mamans qui parlent pas juste en vent, y a des êtres humains qui vont peut-être te demander ton nom, qui vont peut-être s’en rappeler qui sait, des humains qui déchirent pas les bas collants ou du moins juste quand tu vas leur demander. Dehors y a un nouveau miroir à acheter quand tu seras prête pas aujourd’hui, mais t’es pas obligée, c’est pas nécessairement nécessaire de te voir exister cent fois par jour.
Et t’as une œuvre à achever, Caroline. Ton canevas va, je te le jure. Y a un visage qui attend de vivre, là. Regarde ses yeux d’istorlets hirondelles de mer. Regarde son front de Paul-Émile. Regarde sa bouche qui veut shooter les oiseaux-vidanges avec une gomme bazooka.

Regarde ses joues. Regarde-les. Je te le jure, elles veulent rosir.
Elle le veulent.

Et coulent la sueur et la peinture
Coulent la sueur et la peinture
Au bout de ses deux bras-blessures.

samedi 22 janvier 2011

René.

http://zombiefightsshark.blogspot.com

- Qu'est-ce t'as à soir t'as pas l'air à feeler mamzelle?
- Ah. C'parce que j'ai viré une brosse hier.
- Ah ouin... Vous êtes de même les jeunes vous autres hein vous êtes de même.
- Ben pas tant, c'était ma fête c'est pour ça.
- Ah. Une chance. Parce que moé là avec mon taxi l'autre jour j'n'ai ramassé une une fille comme toé pus capable de se tenir deboutte pus capable de rien faire pis elle a vomi dans mon taxi. Imagines-tu si je l'avais pas ramassée c'te fille-là hein quessé qui serait arrivé tu penses, une chance du bon Dieu.
- Ben en tout cas t'es fin de l'avoir ramassée René, c't'un beau geste...
- Moi là la boisson j'pas capable, c't'un vice ça la boisson, c'pas correct l'ostie de boisson j'suis contre ça moi, pis la petite crisse de tout' croche elle a vomi dans mon taxi la tabarnak, ils vomissent tous dans mon taxi les câlisse de jeunes toutte la gang la prochaine fois J'VAS LES LAISSER CREVER DANS 'NEIGE!!!
- Ben là René c'est pas fin c'que tu dis là...
- PAS FIN??? TU PENSES QUE C'EST FIN DE DÉGUEULER DANS LE CHAR D'UN AUTRE??? T'ES PAREILLE COMME EUX AUTRES HEIN DANS L'FOND PIS J'REVIENDRAI PUS BOIRE MES CAFÉS ICITTE PUS JAMAIS C'TU CLAIR!!!

***

- Eille r'bonsoir ma p'tite Sophie j'voulais revenir m'excuser pour taleur. Tsé c'parce que ça m'atteint les jeunes pis toutte, j'les aime les jeunes pis toé too j't'aime ben, pis j'suis inquiet pour vous autres hein tu l'sais que j'ai pas fait ça pour mal faire. C'parce que les jeunes de nos jours y ont pus de valeurs y croient pus en rien. Toi tu dois croire en Dieu hein?
- Hum. Ben pas vraiment René, pas vraiment non. J'peux pas dire que j'crois en Dieu non.
- Ah ben esti. J'aurais dû m'en douter. Je l'savais que t'étais pas morale toé, comme tous 'es autres, les p'tits crisse qui décrissent mon taxi, j'viendrai pus jamais te voir pour mon café, j'te donnerai pus de tip pis si jamais j'te vois dans l'banc d'neige avec mon taxi J'TE RAMASSERAI PAS T'ENTENDS-TU!!!
- Oui oui René c'est beau là, vas faire un tour, j'te ferai un refill après si t'es fin.

samedi 15 janvier 2011

J'ai compris que la mer perdait les choses.

Thérèse Jalbert jeune fille belle ma grand-mamie
Maison froide froide, personne y avait touché depuis un boutte. Maison seule seule toute refermée sur elle-même toute sèche aux jointures de sel de vent de sel de vent, jamais fatigués le sel pis le vent.

On a ouvert la porte on a crié Joyeux Noël et Bonne Année pour niaiser, y avait rien pour nous répondre, rien que de la buée qui sortait de nos bouches pis une odeur de grand-papa.

C'était la maison de mes grands-papi-grand-mamie c'est pour ça. Maintenant qu'ils vivent avec les autres grands-papis-grandes-mamies dans une énorme maison qui aussi sent le grand-papa mais dans laquelle la vie est douce sans le sel sans le vent, on a une permission spéciale pour y aller.

Elle est belle la maison. Quand tu regardes par la fenêtre t'as le vertige, t'as peur de tomber dans la mer. Tu vois rien que ça. La mer. Quand j'étais petite, je mettais mes deux yeux dans les jumelles que grand-papa m'avait ajustées pis on regardait les bateaux passer. On passait là deux heures ben comme y faut, moi grimpée sur la plinthe de chauffage, grand-papa assis dans sa chaise qui berce. Un bateau, un colibri, un bateau, un colibri, des fois une baleine mais ça c'était rare. Grand-papa me racontait que la maison était vieille, qu'il était né dedans, que ses parents s'étaient marié dedans, qu'ils étaient morts dedans.

Quand papa pis maman voulaient, je descendais sur la grève pour chercher des bouées, des sceaux, des gants de pêche, des chapeaux de pêche, des bottes de pêche. J'essayais d'imaginer quel genre de face avait le gars qui les avait mis pis perdus. J'avais peur de le découvrir en regardant un peu plus loin, dans les roches, les billots, dans les coquillages.

La mer me fait peur parce qu'une fois, j'ai échappé le set de clés au complet dedans - le char la maison le garage le casier postal le chalet le cadenas du vélo - pis tout le monde m'haïssait. J'ai compris que la mer perdait les choses. J'ai aussi appris qu'elle avait perdu des maisons, dont celle qui était juste en face de chez mes grand-parents avant.

Un jour, la maison va tomber. C'est pour ça qu'on a le vertige quand on regarde par la fenêtre.

Pour le Jour de l'An, on est rentrés dedans sans cogner, on a ouvert le chauffage, on a répandu nos choses par terre, on s'est servi un verre de vin. L'inspiration m'a prise pis j'ai écris un poème en cinq minutes, comme si j'avais attrapé les mots pendant qu'ils passaient au-dessus de ma tête. C'est toujours une drôle d'affaire quand ça arrive, d'ailleurs, mon professeur Pierre Plante et d'autres ont voulu expliquer ça avec des termes érudits et des schémas. Moi, j'ai déjà renoncé. J'aurais peur que ça s'en aille, si jamais.

On a parlé fort, on a ri, on s'est mis chauds, pis on s'est couché.

Moi, j'ai pas dormi.

Ça craquait ça craquait. Si seulement ça avait rien que craqué. Ça frappait ça frappait. Ça soupirait ça chialait ça s'exaspérait ça pleurait. J'ai réveillé ma soeur elle m'a dit "c'est le vent c'est la mer". J'ai dit OK mais je savais qu'ils étaient pas si fâchés que ça, le vent pis la mer. Dehors c'était doux, y neigeait, c'était crissement pas le vent pis la mer.

Je me suis rappelé toutes les fois où j'avais eu envie de pipi pendant la nuit et que j'avais attendu qu'y fasse clair pour y aller. Je pensais que si je descendais l'escalier vers la salle de bain, je trouverais grand-grand-papi feu Walter assis sur la berçante, en train de fumer sa pipe.

J'ai écouté la nuit. Pis j'ai pensé aux Ancêtres.
Ils avaient enfin pu se reposer sans les bruits sans les niaiseries du monde. Pis là nous, on était revenus, avec nos voix criardes avec nos préoccupations nulles avec notre arrogance notre impatience.  J'ai pensé aux Ancêtres. Je les ai imaginés dehors en train d'errer, en attendant qu'on reparte. D'avoir froid, de se perdre dans la vague, de se craqueler de sel. Je voulais pas que la mer les égare, eux aussi, je voulais pas. Je les ai imaginés revenir, pleurer notre présence, faire trembler les murs. Les Ancêtres étaient tannés. Mais pas violemment, juste. Tristement.
J'ai dit chut chut les Ancêtres. On restera pas longtemps promis. Pis j'ai aussi dit merci pour le poème.
Juste au cas où.

Le lendemain matin, quand je me suis levée, papa refaisait les bagages. J'ai murmuré: "La maison est hantée par les Ancêtres, Papou". Je m'attendais à un "Ben voyons donc toué qu'est-ce tu racontes" ou à un "T'es complètement sautée su'l crinque", parce qu'il est de même, mon père. Mais Papou a rien répondu. Rien.

Un peu plus tard, avant de barrer la porte derrière nous, après avoir fermé le chauffage, les lumières, il est allé ouvrir la radio.
J'ai dit:
- Tu mets la radio avant de partir? C'est chien pour les Esprits".
- Justement, qu'ils s'en aillent les crisse d'Esprits.

Pis il est allé s'asseoir dans le char.

Moi, j'ai enlevé mes bottes, et sur la pointe des pieds, je suis allée déplugger le fil. J'ai savouré le silence, juste une seconde, pis j'ai dit babye. Dans ma tête.
Photo: Pascal Babin

lundi 10 janvier 2011

Nous rirons nous rirons nous rirons.

Il est un trésor
Dedans ses yeux je ne me noie pas je surgis je me repose
Sur sa mer de sel, légère comme un respire
Comme une neige
Fondante.
C’est le printemps toujours
Il protège il resserre il englobe
Ses bras sont des feuillages
Ses jambes sont des racines il est planté
Il marche droit il croit il promet
Il veut.
Il tient il murmure il vapeure ses mots sont bons comme du sirop d’érable
Il est bleu c’est sa couleur
Sa mer de sel est ma maison
Ma maison tiède.

Il ne crépite pas il n’explose pas il éclaire
En continu c’est une fenêtre son visage ses lèvres
Il n’a pas peur.
Ses mains sont ouvertes
Je les caresse il le mérite
Doucement.
Je souffle sur ses yeux je les embrasse je les apprends
Il est un cadeau qu’on n’attend pas un cadeau qui vit lorsqu’on le regarde longtemps
Précieux comme la nature.
Un cadeau qui n’arrête jamais de donner
Comme il offre.
Il n’attend pas qu’on remercie.

Ensemble nous serons différents ensemble nous serons.
Nous rirons nous rirons nous rirons.
Je lui donne ce qui ne se donne pas et je ne regrette rien.
Je l’aime et le laisse monter en moi le laisse vivre ça me possède le corps.
Je travaille à devenir je travaille à nous fonder je fais tenir nos coutures j’apprends à tisser.
Je veux lui fabriquer des arbres à lui tout seul juste pour qu’il les regarde juste pour qu’il les arrose.
Des flocons.
Je veux être avec lui toujours
Ni à côté ni devant ni derrière
Mais en.
Sans être perdue sans l’avaler sans en briser le souffle
Juste être l’un coulant dans l’autre les trésors mélangés les richesses partagées, sans savoir combien sans savoir comment ni le temps qu’il faut, juste l’un coulant dans l’autre les trésors mélangés et le love en nous.

dimanche 2 janvier 2011

Le fuckall du rien fuckall.

Je portais des épaisseurs et des épaisseurs de linge.
Des jupes par-dessus des jupes par-dessous des pantalons par-dessus des collants.
Les cheveux lisses pas une couette qui dépasse le visage par-dessous.
Je longeais les murs, je parlais tout bas, la langue des autres, la langue straight, les mots jamais trop longs jamais trop beaux. Les mots à trois cennes se plantaient dans ma bouche me battaient me faisaient mal des bleus des trous comme des scies mécaniques tout comme vos yeux, camarades.
Je gardais tout pour le papier, je cachais les pages sous mon matelas je serais morte si on avait su, je lissais je lissais mon esprit.
Je pleurais le soir en me couchant, j’avais des seins, croyais qu’on se moquerait de moi si on les voyait je faisais des fuck you par la fenêtre en me déshabillant au cas où.
Je me serrais moi-même, j’étais petite quatre-vingt livres je m’en souviens je ne mangeais pas je me caressais les os j’avais froid je ne savais rien faire d’autre. Un gâteau par mois et les doigts dans la gorge, je souriais après en sortant pour l’école.
Toi tu étais blond tu faisais du sport tu étais rebelle et artistique tu étais grand tu avais la barbe tu faisais l’amour avec des filles étampées du sceau de la qualité estie d’esti que t’étais beau.
Tu m’as brisé le cœur tu m’as marquée du sceau du par-dessous, je me suis tue je me suis trahie, tu n’y es pour rien.
Je te cherchais dans mon ventre vide entre mes orteils sous mon matelas dans les coins de poussière.
Je t’attendais je t’attendais je t’attendais, je savais que tu ne viendrais pas c’est ok c’est ok.

Maintenant tu dors dans les dunes tu voyages avec le pouce tu connais les chamans et les secrets tu sais les chemins tu as vu le feu et l’eau tu es étampé de liberté, trop pour moi qui sommes-nous à présent, toi dans les Îles moi au salon.
Quand je t’ai vu hier j’ai dansé. J’avais mis du maquillage et des barrettes, ça m’a fait drôle et pour tout t’avouer, je me sens pas beaucoup meilleure qu’avant, j’ai toujours l’impression d’être à côté tu sais.

Toi tu dis que j’ai éclos que je suis libre que tu comprends pas t’étais où quand c’est arrivé, que je suis le symbole du possible.
Moi j’y pense et je t’en veux d’avoir été dans la bouche des plus belles, jamais je n’oublierai le sentiment, le fuckall du rien fuckall.
Pourquoi tu t’en es pas rendu compte avant, y est trop tard maintenant t’es tannant d’en parler.
Ma plume vivait avant, mes yeux vivaient, j’étais vivante je battais dans ma poitrine avec les bleus et les trous et j’attendais tu n’as rien vu par-dessous.

Mais grâce à toi aujourd’hui je dis paix à l’univers.
Paix et merci.
Que s’est-il passé entre le par-dessous et le par-dessus, quelle lumière a vécu tout d’un coup, qui m’a sauvée qui quoi.
Peut-être un peu toi peut-être pas.
Mais je souris tu sais.
Pour le souvenir, pour le mouvement, pour le battement, pour l’enseignement du grandiose. Tu étais grandiose.
Tu l'es.
Et moi aujourd'hui je suis vivante, tellement vivante, je jaillis.

samedi 25 décembre 2010

C'est Noël c'est pleine lune c'est éclipse c'est solstice.

Artist: WinonaCookie
Bruno pensait que j'avais 32 ans, Stéphane pensait que j'en avais 35. Qu'est-ce que j'leur avais fait à ces deux marlots-là, peut-être que j'avais la peau maganée de shooters, peut-être que j'étais peignée drôle, peut-être que j'ai les fesses tellement molles hum hum. Y ont voulu que j'aille chercher des témoins pour me prouver, que je sorte mes cartes aussi; dans le fond, je pense qu'ils voulaient juste me mettre en beau calvaire pis on s'en sacre tu que j'aie 32 ou 35 ans. Eux anyways ils étaient pas fins fins, un Petit un Grand, monoparentaux célibataires avec beaucoup de douchebagness mais pas du vrai, juste des layers sur leur cœur sec mais mouillé au milieu. Pis ils sortaient juste une fois par année (ce soir-là).

Je sais même plus pourquoi je leur parlais, ils avaient pris Samo pis moi en photos; mal cadrées à chaque fois, fallait recommencer. J'les soupçonne que c'était calculé pour nous obliger à dire bla bla qu'est-ce 'tu fais d'bon moi je classe des papiers moi je donne des ordres ah ouais moi je fais rien pis j'suis cassée. Ah t'es cassée? Tiens des shooters, tiens tiens, bois fille, c'est Noël c'est pleine lune c'est éclipse c'est solstice c'est parté ça nous fait plaisir.

Merci Bruno merci Stéphane, j'étais ben pactée pis j'vous aimais pas mal. Bref, à force de shooters, j'ai commencé à avoir de l'imagination.

- Comment ça t'as l'air vieille de même?
- C'est simple c'est parce que j'suis une diseuse de bonne aventure.
- Ben oui c'est ça, lis donc mes lignes de main voir.
- Dans ta main (en parlant du Grand, me souviens plus qui qui est qui), je vois que t'as été beaucoup déçu dans ta vie, plein plein de déceptions, t'as de la misère à faire confiance au monde hein. Tu sais ce qui faut que tu fasses dans ta vie, c'est que tu t'assumes en tant qu'homme, que tu arrêtes de douter de toi. Si tu te fais confiance, tu vas apprendre à faire confiance aux autres, un peu de colonne pis tiens-toi debout.

Le Grand avait la mâchoire à terre.

- Ah la petite tabarnak, c'est une sorcière la petite tabarnak.

- Heille la sorcière, lis-moi donc les lignes moi aussi moi aussi (ça c'est le Petit).

Mais je pouvais pas dire la même affaire aux deux, ça aurait été louche, alors je lui ai donné un 2$.

- Garde ce 2 piasses-là dans ta poche. Quand tu sauras pus où tu t'en vas, quand tu seras découragé, sors-le pis souviens-toi que je pense à toi.
- Oké, qu'y m'a dit.

Après ça je suis partie.

Parfois, je peux vraiment être une enfoirée.

samedi 18 décembre 2010

Sa peau de papillon de pétunia de magnolia d'orchidée non-embrassée.

http://www.flickriver.com/photos/christianmontone/
Vas voir ta mère.
J't'en prie j't'en prie j't'en prie.
Qu'est-ce qu'on va leur raconter aux autres.
On va t'inventer des maladies des problèmes d'automobile on va dire qu'on le sait pas que t'as oublié que t'as une batch de soupe aux choux sur le feu pis des confitures qui vont se perdre, si tu y vas. Que la neige c'est trop brillant, que t'as perdu tes lunettes fumées. Que t'es trop vieille ton chum veut pas c'est dangereux t'as pas d'argent il fait trop froid.
Va falloir te protéger.
J'aurais aimé que tu nous mêles pas à ça.
Moi j'suis pas d'adon avec toi, vas voir ta mère ma mère c'est un ordre.

Vas l'embrasser une dernière fois sinon c'est triste à en trembler.
Sa peau de papillon de pétunia de magnolia d'orchidée qu'on n'arrose pas qu'on n'arrose jamais.
Sa peau qui se déchire comme un nuage.
Mimi.
Sa peau qui a mal ses yeux fermés. Paupières pétales qui ne s'ouvriront plus qui ne t'auront pas vue pour se souvenir.
Qu'elle n'est pas seule pas seule au monde ma grand-ma-mère.
Mimi-fleur-de-sel.

C'est Noël t'es pas un cadeau.
On va y aller avec toi si y faut.
Ouvre la porte ramasse tes clés mets ton chapeau démarre le char je conduirai tu pourras regarder, les chevreuils dans les champs la neige le fleuve St-Laurent les lumières mais vas voir ta mère.

J'ai acheté un bouquet.

mardi 7 décembre 2010

Inès qui fait mal au coeur.

(Réécriture pour le cours de Littérature Jeunesse)


La grande Inès raconte qu’elle a fait l’amour avec cinq gars différents dans sa vie et qu’ « y a rien là ». 

Elle le répète et le répète, ça me fait mal au cœur comme un dingue à chaque fois. Elle le dit à ses copines, aux gars qui tournent autour d’elle à la cafétéria.  Tout le monde le sait déjà, pourquoi est-ce qu’elle fait ça, pourquoi? Le pire, c’est qu’elle l’a aussi dit devant toute la classe, au cours d’avant-hier matin. La professeure, Christine Krumkee (je me souviens plus de l’orthographe exactement, mais ça se prononce Kromki en tout cas) a eu l’air de suer un litre tout d’un coup. Trois secondes et elle avait changé de sujet, je me suis même demandé si j’avais pas halluciné tellement tout s’est vite évaporé. Cinq-pieds-onze-250-livres-couenne-d’acier Krumkee a lancé le tapis sur la motte de poussière : « Safez-fous bien lafer fos mains ?» (L’accent allemand, c’est ce qui fait tout son charme, faut bien le dire. Quand elle prononce « fagin », tout le monde veut mourir de rire).

Moi, je n’ai pas ri pas une miette, j’ai eu envie de vomir, quand Inès l’a répété : « Cinq gars ». Même si c’est pas la première fois que je l’entends, même si ça se compte sur les doigts d’une main, je ne m’en remets jamais. Je pense que la Krumkee l’a gardée après le cours, pour lui parler.


Inès n’est pas particulièrement belle. Inès n’est pas particulièrement fine. Elle a des longues jambes maigres et des cheveux noirs; je crois que sa coupe ne l’avantage pas. Il me semble qu’elle est faite pour avoir des boucles, mais je suis certain qu’elle y passe un fer plat à tous les matins. Ça lui fait des cheveux flattes comme un Pepsi tablette.  Les filles font ça, c’est à la mode et j’ai pas encore compris pourquoi. Si j’en parle, c’est parce que je m’y connais, en matière de cheveux : j’ai regardé Simone-ma-mère faire toute la vie. Et je peux affirmer sans me péter les bretelles qu’il y a souvent incohérence entre ce que les gens VEULENT voir sur leur tête et ce qui leur VA. Bref. 

Inès a aussi un autre défaut, c’est qu’elle ne sourit tellement pas souvent, ou avec si peu de vérité que je n’ai jamais vu ses dents de haut en bas. Elle fait des sourires comme sur les photos des magazines que Mère-Simone ramène à la maison, quand ils sont passés date. Des lèvres bombées en forme de lèvres de Barbie, des lèvres qui disent « Pas-bienvenue, ça briserait mon maquillage ». Parce qu’en plus, elle met du gloss. Des fois, ça sent la framboise ou la menthe ou la crème glacée aux biscuits quand elle passe à côté de moi. Des fois, ça sent la cigarette aussi. J’aimerais mieux une autre odeur, comme l’odeur du rien du tout.

Inès a du succès avec les gars. Elle parle fort, elle est ouverte d’esprit, elle sacre, n’a pas de gêne et contredit les professeurs constamment. Je n’y peux rien. Cinq gars, les doigts d’une main, et je n’y peux rien.
« Moi, je deviendrais ben son sixième, à la grande Inès. »
« Je suis sûr qu’elle est vraiment cochonne, la grande Inès. »
« Moi, j’ai déjà touché aux boules à la grande Inès. Petites comme des raisins secs, je vous jure. »
« Paraît que la grande Inès, elle frenche avec des filles quand elle est trop saoule. Faudrait l’inviter au prochain party. »
Des fois, je voudrais devenir sourd pour quelques minutes voire quelques heures, ou au moins entendre des BIP à la place des mots, comme à la télé. Si je peux être chanceux, dans la vie, je n’assisterai jamais à rien de tout ça. Parce que c’est officiel : si oui, si j’en vois un la taponner, je ne réponds plus de rien de rien.


J’essaie d’imaginer comment c’est, chez elle. Je crois que ça doit être beige, avec de la tapisserie ou des tapis à poils longs. Je me demande comment est sa mère, comment est son père. Je me demande s’ils l’emmènent à la campagne, le samedi, si elle a un chien qui s’appelle Billy Bob. À quoi ressemble son pyjama ou son pas-de-pyjama. Qu’est-ce qu’elle chante, sous la douche. Je me demande ce que ses copines en disent, quand elle n’est pas là. 

Je me demande comment l’ont regardée les gars qui l’ont vue toute nue, si elle s’est sentie comme la plus jolie chose à exister. S’ils l’ont emmenée au cinéma, s’ils lui ont payé de la barbe à papa bleue et une bière dans un sac en papier brun, pour agrémenter la projection.

Je ne lui ai jamais parlé.

La seule voix que je lui connais réellement, c’est celle qu’elle prend pour être intéressante devant ceux qui la regardent comme s’ils voulaient quelque chose de gratis. Pour les rares qui ne veulent rien, ou en tout cas rien de facile, je crois qu’elle n’ouvre pas la bouche. S’agit ici d’une des grandes injustices de la vie.
 
Tout ça n’aurait pas été un problème si le reste n’était pas arrivé. Le reste, c’est qu’une fois, j’ai vu. Une voix dans ses yeux. Une petite voix.
Différente.

C’était pendant qu’on écoutait « Forrest Gump», dans le cours de la Krumkee. Inès était assise devant et moi aussi, pour faire changement; mais c’est pas de ma faute, c’est que j’ai trop besoin de lunettes et elle autant, j’imagine. Je l’ai vue pleurer un brin, j’en suis presque certain. Inès. Les yeux tout mouillés en-dessous de sa frange noire. Et elle est partie, sans attendre la fin, sans dire bye bye, sans se retourner.


Je sais que je suis trop sensible, Je sais que, des fois, mes amis se demandent entre eux si je suis gay. Même si personne ne me l’a dit en pleine face, je le sens. Je m’en fous de tous les gens, surtout des filles, avec leurs faux ongles et leurs collants troués qui ne m’intéressent pas. Pendant que tout le monde se fume des joints gros comme des stylos Sharpie, moi je regarde les bâtiments pousser et je lis des briques. J’ai voulu faire pareil comme eux, au début de mon secondaire, mais là c’est fini parce que je suis tanné de cacher mes livres et de faire à semblant d’avaler la boucane. Pas que je sois un enfant de chœur, c’est juste que les boucanes – de toutes sortes –, ça me donne envie de vomir (eh oui, il est fragile ce cœur-là, je sais). La boisson par contre, je dis pas non, mais vraiment pas souvent : ça altère trop la tête et l’équilibre et j’aime pas trop ça tomber sur mon cul.
Ce qui est le plus incroyable dans tout ça, c’est que depuis que je fais pas comme les autres, j’ai du succès avec les filles, les belles en plus.
Je veux dire : j’en aurais, si je m’en foutais moins.


Je ne lui ai jamais parlé, à la grande Inès.  Mais hier matin, je lui ai souri. C’est pour ça que je ressasse mes vieilles rengaines et, surtout, que j’ai passé la journée entière d’hier à la bibliothèque, dans le rayon des biographies, à avoir mal au cœur. J’avais pensé que, peut-être que si elle était comme ça, c’était parce qu’elle manquait de quelque chose. Je me suis dit qu’un sourire, ça risquait d’être un bon début. Mais ça n’a pas passé, je crois. Au même moment, elle a sorti son gloss de sa sacoche en cuirette, et en s’en mettant une couche épaisse comme un fond de bouteille (Popsicle bleu, je crois), elle m’a dépassé sans me regarder.
Je me sentais tellement comme de la marde que j’ai vraiment failli ne jamais sortir de ma cachette. J’ai attendu que l’école ferme, que tout le monde rentre à la maison et que la bibliothécaire à couettes vienne me chercher par le fond de culottes, comme un gros épais.


Ce matin, comme si ce n’était pas déjà assez, je me suis levé avec le mal de tête. C’est de ma faute, c’est parce que j’ai bu deux bières, hier soir, pour réussir à exister, me coucher, dormir, ne pas me ronger les ongles jusqu’aux deuxièmes phalanges. J’arrêtais pas de me demander si elle m’avait vu ou quoi, si elle avait fait à semblant que non ou quoi. Si c’était vraiment une salope, comme tout le monde le dit. Si j’étais vraiment un con ou quoi.

Cet après-midi, je vais lui dire salut.

Je pense que c’est ce que ferait quelqu’un qui n’a peur de rien, qui ne compte pas les doigts d'une main, qui aime mieux ce qui se passe AVANT que le fer plat n’écrase la boucle.
Si Sarah Ouellette me veut, je ne suis sûrement pas trop moche pour être vu dans le corridor. Si Flora Dittman me veut, je ne dois sûrement pas être trop con pour être salué dans le corridor.

Aujourd’hui, je vais lui dire salut. Parce qu’une fois, j’ai vu une voix dans ses yeux. Une petite voix. Mouillée. Toute cassée toute croche par en-dedans. Mais si belle, il me semble.

Je vais lui dire salut et s’il le faut, j’irai lire le rayon de la psycho-pop au grand complet jusqu’à la fin de la journée, et je ne dormirai pas, et je prendrai trois cafés demain matin, et maman me dira que c’est pas bon pour la santé, et je lui répondrai que ses bigoudis sont laids. Et je survivrai. Et je recommencerai. Parce que c’est comme ça que j’ai envie d’être, moi.