Je n'ai pas de tête. Je suis omnipolaire. Je marche dans les rues en chantant mal et en faisant des punch de drum avec mes mains et en buvant du vin dans un sac en papier brun. Je bois aussi des cafés-filtre au Dégueulton, des fois j'y travaille et tout le temps j'y écoute aux tables. Je sors danser dans les bars country. Je suis pas super en Charleston. Je cherche une liberté douce. Je fragmente les histoires des gens que je rencontre au cours de mes soirées qui n'ont ni tête ni rien non plus.

samedi 15 janvier 2011

J'ai compris que la mer perdait les choses.

Thérèse Jalbert jeune fille belle ma grand-mamie
Maison froide froide, personne y avait touché depuis un boutte. Maison seule seule toute refermée sur elle-même toute sèche aux jointures de sel de vent de sel de vent, jamais fatigués le sel pis le vent.

On a ouvert la porte on a crié Joyeux Noël et Bonne Année pour niaiser, y avait rien pour nous répondre, rien que de la buée qui sortait de nos bouches pis une odeur de grand-papa.

C'était la maison de mes grands-papi-grand-mamie c'est pour ça. Maintenant qu'ils vivent avec les autres grands-papis-grandes-mamies dans une énorme maison qui aussi sent le grand-papa mais dans laquelle la vie est douce sans le sel sans le vent, on a une permission spéciale pour y aller.

Elle est belle la maison. Quand tu regardes par la fenêtre t'as le vertige, t'as peur de tomber dans la mer. Tu vois rien que ça. La mer. Quand j'étais petite, je mettais mes deux yeux dans les jumelles que grand-papa m'avait ajustées pis on regardait les bateaux passer. On passait là deux heures ben comme y faut, moi grimpée sur la plinthe de chauffage, grand-papa assis dans sa chaise qui berce. Un bateau, un colibri, un bateau, un colibri, des fois une baleine mais ça c'était rare. Grand-papa me racontait que la maison était vieille, qu'il était né dedans, que ses parents s'étaient marié dedans, qu'ils étaient morts dedans.

Quand papa pis maman voulaient, je descendais sur la grève pour chercher des bouées, des sceaux, des gants de pêche, des chapeaux de pêche, des bottes de pêche. J'essayais d'imaginer quel genre de face avait le gars qui les avait mis pis perdus. J'avais peur de le découvrir en regardant un peu plus loin, dans les roches, les billots, dans les coquillages.

La mer me fait peur parce qu'une fois, j'ai échappé le set de clés au complet dedans - le char la maison le garage le casier postal le chalet le cadenas du vélo - pis tout le monde m'haïssait. J'ai compris que la mer perdait les choses. J'ai aussi appris qu'elle avait perdu des maisons, dont celle qui était juste en face de chez mes grand-parents avant.

Un jour, la maison va tomber. C'est pour ça qu'on a le vertige quand on regarde par la fenêtre.

Pour le Jour de l'An, on est rentrés dedans sans cogner, on a ouvert le chauffage, on a répandu nos choses par terre, on s'est servi un verre de vin. L'inspiration m'a prise pis j'ai écris un poème en cinq minutes, comme si j'avais attrapé les mots pendant qu'ils passaient au-dessus de ma tête. C'est toujours une drôle d'affaire quand ça arrive, d'ailleurs, mon professeur Pierre Plante et d'autres ont voulu expliquer ça avec des termes érudits et des schémas. Moi, j'ai déjà renoncé. J'aurais peur que ça s'en aille, si jamais.

On a parlé fort, on a ri, on s'est mis chauds, pis on s'est couché.

Moi, j'ai pas dormi.

Ça craquait ça craquait. Si seulement ça avait rien que craqué. Ça frappait ça frappait. Ça soupirait ça chialait ça s'exaspérait ça pleurait. J'ai réveillé ma soeur elle m'a dit "c'est le vent c'est la mer". J'ai dit OK mais je savais qu'ils étaient pas si fâchés que ça, le vent pis la mer. Dehors c'était doux, y neigeait, c'était crissement pas le vent pis la mer.

Je me suis rappelé toutes les fois où j'avais eu envie de pipi pendant la nuit et que j'avais attendu qu'y fasse clair pour y aller. Je pensais que si je descendais l'escalier vers la salle de bain, je trouverais grand-grand-papi feu Walter assis sur la berçante, en train de fumer sa pipe.

J'ai écouté la nuit. Pis j'ai pensé aux Ancêtres.
Ils avaient enfin pu se reposer sans les bruits sans les niaiseries du monde. Pis là nous, on était revenus, avec nos voix criardes avec nos préoccupations nulles avec notre arrogance notre impatience.  J'ai pensé aux Ancêtres. Je les ai imaginés dehors en train d'errer, en attendant qu'on reparte. D'avoir froid, de se perdre dans la vague, de se craqueler de sel. Je voulais pas que la mer les égare, eux aussi, je voulais pas. Je les ai imaginés revenir, pleurer notre présence, faire trembler les murs. Les Ancêtres étaient tannés. Mais pas violemment, juste. Tristement.
J'ai dit chut chut les Ancêtres. On restera pas longtemps promis. Pis j'ai aussi dit merci pour le poème.
Juste au cas où.

Le lendemain matin, quand je me suis levée, papa refaisait les bagages. J'ai murmuré: "La maison est hantée par les Ancêtres, Papou". Je m'attendais à un "Ben voyons donc toué qu'est-ce tu racontes" ou à un "T'es complètement sautée su'l crinque", parce qu'il est de même, mon père. Mais Papou a rien répondu. Rien.

Un peu plus tard, avant de barrer la porte derrière nous, après avoir fermé le chauffage, les lumières, il est allé ouvrir la radio.
J'ai dit:
- Tu mets la radio avant de partir? C'est chien pour les Esprits".
- Justement, qu'ils s'en aillent les crisse d'Esprits.

Pis il est allé s'asseoir dans le char.

Moi, j'ai enlevé mes bottes, et sur la pointe des pieds, je suis allée déplugger le fil. J'ai savouré le silence, juste une seconde, pis j'ai dit babye. Dans ma tête.
Photo: Pascal Babin

3 commentaires:

  1. wow...c'est vraiment beau! J'ai la tête remlie d'images.

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  2. C'est magnifique. On entend la mer à travers ta texte, on entend la maison craquer, on sent le sel.
    C'est fabuleux.

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  3. Magnifique...

    Amé XX

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